Tous les bons plans musique près de chez vous

Dans les coulisses de l'EMB Sannois

Les salles de concerts de banlieue subissent la rude concurrence de celles de la capitale, c’est un fait. Pour autant, cela ne les rend pas moins intéressantes, preuve en est avec l’EMB Sannois, qui depuis 1992 a vu jouer les premières notes de Tété, Phoenix et Lilly Wood & The Prick, excusez du peu. Pascal Stirn, co-directeur, nous parle de son passé mais surtout de son futur, à travers les divers projets artistiques et culturels auxquels participe la salle, faisant mentir ceux qui pensent qu’il ne se passe rien de l’autre côté du périphérique.

  

Esprit Musique : L’EMB Sannois existe donc depuis 22 ans maintenant.

Pascal : Oui, l’EMB a été inaugurée en 1992 et a fonctionné au travers d’une association dirigée par la municipalité de Sannois à l’époque, sans véritable projet d’activité et donc sans véritable budget, d’où le peu de manœuvre en termes de programmation. La première année s’est assez mal passée : au bout d’un an, le lieu a dû fermer pour cause de nuisance au voisinage. C’est à cette époque qu’avec mon collègue et ami, Arnaud, originaire de Sannois, on a décidé de proposer à l’adjointe un projet de reprise d’activités. Nous avons donc été employés par la ville pour prendre la gestion en « régie directe », c'est-à-dire en tant que service municipal. On a fonctionné comme cela pendant dix ans, en mettant en place un projet qui s’est vite précisé : faire de l’EMB un lieu complètement dédié aux musiques actuelles.

Les premières années ont servi à définir un projet d’activité, et les moyens nécessaires pour le porter, dont le soutien de différentes structures publiques, au niveau départemental, régional puis ministériel. C’est un projet qui s’est construit sur le tas finalement, puisqu’au départ on n’avait pas de réelle expérience de gestion de lieux culturels. Ce projet est centré sur la diffusion, sur les concerts évidemment, puis au fil des années on a accueilli plus de créations en résidence, et proposé aux artistes de pouvoir répéter dans les conditions de scène. Il s’agit d’accueillir des artistes qui viennent préparer leur show.

  

Des artistes locaux j’imagine ?

L’activité d’accueil en résidence s’adresse aujourd’hui à plusieurs types de projets. Cela va effectivement du jeune groupe amateur local aux artistes confirmés qui ont besoin d’un lieu pour préparer une tournée. Entre les deux, on a formalisé un dispositif d’accompagnement au développement de carrière pour des artistes pas nécessairement locaux, pour lesquels on a de vrais coups de cœur. Mais au-delà des moyens techniques qu’on leur propose, on y associe notre savoir-faire : du travail de conseil et d’orientation, la recherche de financements et les connexions professionnelles.

  

En complément de ce que propose l’EMB, il y a également des actions culturelles auprès du jeune public.

C’est un peu le troisième volet du projet d’activité de la salle. De façon très liée au fait qu’on a régulièrement des artistes travaillant à l’EMB, on propose des activités artistiques avec différents partenaires et relais locaux : des établissements scolaires, les écoles de musique, les conservatoires et plus ponctuellement les centres de loisirs, ce qui fait en moyenne quatre à cinq projets d’actions culturelles qui s’étalent sur quelques mois. Cela demande à l’artiste de s’impliquer sur la sensibilisation, la transmission d’expérience voire même l’encadrement éducatif et pédagogique.

  

Quels artistes en résidence ici t’ont marqué ?

Il y en a beaucoup… Les tout premiers étaient forcément assez marquants puisqu’au départ on a accompagné pas mal d’artistes locaux, certains ont développé une carrière assez importante. Les premiers étaient les Ogres de Barback, K2R Riddim à la grande époque de la vague reggae française, ou des groupes néo-métal comme Enhancer. Puis d’autres artistes non-locaux comme Tété, les Têtes Raides.

 

  

L’esprit Musical de l’EMB est donc assez pop française dans sa programmation, non ?

Je ne sais pas s’il y a un style musical plus marqué qu’un autre sur ce qu’on a l’habitude de présenter, qu’ils soient français ou internationaux. Ca serait une tendance groove, soul, funk depuis les débuts de l’EMB, mais je ne crois pas que ça soit un style majoritaire finalement dans la programmation. J’essaye d’assurer un équilibre dans les styles afin d’arriver à toucher le public le plus large possible.

  

Dans tes souvenirs, quels artistes as-tu eu le plus de plaisir à programmer à l’EMB ?

Sur le créneau soul funk justement, c’était Sharon Jones & The Dap-Kings, un grand moment parce que ce sont des artistes particulièrement impressionnants.

 

 

Il y a plein de moments marquants dès qu'on a une proximité avec les artistes qu’on a accompagnés, comme The Do, c’était assez fort. Lilly Wood & The Prick aussi, parce qu’on avait commencé à travailler avec elle au tout début alors qu’il n’y avait pas d’environnement professionnel, et elle connaît aujourd’hui un énorme succès. Son groupe aujourd’hui est vraiment rentré dans tous les foyers. Suite à ça, les premières qu’ils ont faites étaient chez nous, pour l’ouverture de saison.

 

 

A une époque, on donnait rendez-vous chaque mois au public pour faire découvrir des artistes complètement émergents, quasi-inconnus du public. On proposait l’entrée à cinq euros pour trois groupes, on a fait Phoenix par exemple. Même si c’était leurs débuts, on sentait qu’il y avait un vrai engouement.

 

  

Et au contraire, quels mauvais souvenirs t’ont marqué ?

Je ne sais pas si c’est vraiment intéressant, mais c’est vrai que par exemple s’il y a un problème technique pendant un concert, une coupure d’électricité sur le quartier et que ça tarde à se remettre en route c’est inquiétant. A un moment, on se dit en tant qu’organisateur qu’il va falloir faire évacuer les gens. Mais ça peut également devenir un super souvenir pour le public si toutefois le groupe réagit bien, il se trouve que le concert dont on fait allusion c’est Marcel et son Orchestre, donc avec un public très festif. Les mecs ont balancé des vannes, chanté des chansons en attendant que le courant revienne, ça a bien duré une demi-heure.

  

Il y a encore des gens que tu rêverais de programmer aujourd’hui ?

Le problème, c’est que l’essentiel des concerts se passe dans Paris même et que l’EMB se trouve en banlieue. Une fois qu’on a dit ça, il y a bon nombre d’artistes internationaux super auxquels on ne peut pas prétendre pour participer à leur tournée. De fait, on est plus concentrés sur la scène française qui développe sa carrière en France avant tout. C’est plus dans leur logique du coup de faire un tour de l'Ile–de-France, systématiquement et traditionnellement, parce que c’est important de passer à Paris. C’est la vitrine, là où les médias se déplacent. Un certain nombre de médias parisiens a par contre du mal à passer le périphérique.

  

Au niveau du public de banlieue, est-ce que justement ce n’est pas l’inverse des médias qui ne passent pas le périphérique ? L’EMB Sannois serait donc une salle de proximité idéale pour eux, non ?

Je pense que c’est faux, il y a beaucoup de gens banlieusards qui ont le réflexe d’aller à Paris dans une démarche de sortie, que ce soit pour un concert ou autre. Ce que tu dis est peut-être vrai pour les banlieues plus éloignées à vingt, trente kilomètres de Paris. On le remarque en particulier vis-à-vis d’un public nouvelle génération de 18-25 ans, cette démarche de prendre le train et de le reprendre en début de matinée est encore présente. Nous sommes très présents sur la scène culturelle francilienne au travers de l'EMB : je suis Président-Fondateur du réseau départemental, c’est un réseau des musiques actuelles présent dans chaque département en Ile-de-France. Ces réseaux sont eux-mêmes confédérés en réseau régional. A côté de ça, nous sommes également dans le réseau des salles indépendantes des musiques actuelles, regroupant également les salles spécifiques au jazz, et on adhère également au syndicat. Donc au travers des échanges de ces différentes associations, on peut prendre le pouls à la fois de l’état de santé du secteur et la tendance en matière de fréquentation.

Depuis quelques années, et on le ressent particulièrement en 2014, le public est beaucoup moins enclin qu’avant à se déplacer en concert pour découvrir des artistes. La démarche qui va déclencher la sortie va être pour consommer un artiste identifié, apprécié, quitte à payer un prix de place important pour le voir. On a vu cette évolution, car c’est un peu la marque de fabrique de l’EMB de proposer des artistes en développement. On a eu des années fastes en la matière, avec un public qui venait sans trop savoir ce qu’il allait voir parce que l’entrée n’était pas chère et que les gens prenaient plaisir à passer une soirée. Aujourd’hui, on remarque que la tendance n’est plus là. Le rapport qu’entretiennent les populations au sens large avec la musique  est assez « Kleenex ». On va apprécier la musique, mais on va écouter un tube de rock, puis d’électro, puis de hip-hop, on va l’avoir sur son MP3 pendant une semaine. La semaine d’après les morceaux vont changer et on oublie. De fait, on a moins un public de niche ou de fans qui se déplacent pour un style musical en particulier, il est plus large. Par rapport au métier qu’on fait, ou aux missions qu’on s’est données finalement soutenues par l’argent public, on s’aperçoit que c’est parfois compliqué de créer la rencontre entre les artistes qu’on défend et un public suffisamment nombreux pour faire une soirée réussie.

Au niveau des réseaux, c’est le travail d’Arnaud Monnier, avec qui je partage la direction de l’EMB. Je m’occupe plus de l’artistique, du projet d’activités dans son ensemble.

  

En quoi Esprit Musique est impliqué dans l’EMB Sannois ?

Du fait de la situation de la salle en Ile-de-France, c'est-à-dire que l’offre en spectacles et concerts est assez démentielle. L’activité d’un lieu d’une capacité de 500 personnes est un peu noyée dans la masse. A partir de là, les partenariats privés sont limités. La Caisse d’Epargne, au travers du dispositif Esprit Musique est un peu une première chez nous, c’est le premier partenaire privé qui a un apport à la fois financier, mais également de projet grâce au tremplin Jeunes Talents auquel on a pu participer. Bloom a été sélectionné ici, c’est un groupe qu’on accompagne cette saison.

 

  

Quels sont les projets à venir de l’EMB Sannois ?

Il y a les découvertes du Printemps de Bourges. Le festival repose sur un réseau d’antennes régionales qui ont en charge de recueillir des candidatures, d'assurer une pré-sélection qui est présentée en auditions sur des concerts publics en entrée libre, puis il y a une sélection finale pour aboutir à une trentaine de groupes présentés à Bourges. L’EMB est l’antenne rock-pop en Ile-de-France, finalement la plus importante en termes de candidatures. En dehors de ça, on va accueillir aussi un jeune duo féminin qui s’appelle Ibeyi signé chez XL Records, qu’on avait déjà programmé en première partie d’Alice Russell.

 

 

Sur le semestre prochain, on va accueillir Grems, un artiste que j’aime bien, à la fois rappeur et graphiste designer. Il sort un nouvel album et sera ici en résidence, il y a des chances pour qu’on collabore également avec lui sur le relooking de l’EMB, c’est un projet en cours pas encore abouti.

 

  

Comme on l’a toujours fait, on va programmer des spectacles dans le cadre familial en restant sur du concert. On a créé depuis quelques années un temps fort sur le jeune public, qui a lieu la première quinzaine de mai. On essaye de travailler de plus en plus en lien avec la ville et le territoire pour mettre en place des thématiques comme celui de la femme en mars prochain, plus précisément des thèmes comme la relation homme-femme qui renvoie à la discrimination de la cause féminine encore de nos jours. Il y aura des expositions dans Sannois, la mise en place de débats et de conférences pour que les gens se rencontrent et s’expriment.

  

Comment vois-tu l’évolution de l’EMB dans les prochaines années ?

J’espère qu’il aura changé, par le relooking qui est un projet absolument nécessaire pour ramener un public nouvelle génération à sortir en concert plutôt que sur les soirées clubbing très prisées aujourd’hui. Depuis quelques années, nous sommes sur un projet qui est assez optimal vu la taille du lieu, et son occupation six jours sur sept entre les concerts et les résidences.

Le message qu’on a envie de transmettre est que l’EMB est avant tout un lieu de proximité en Ile-de-France, on rayonne quand même pas mal. C’est important qu’il y ait des lieux comme ça, en particulier en banlieue parisienne, où les gens sont amenés à partager des moments de détente, de fête, ce qui se perd un peu. J’espère que l’EMB pourra garder ce rapport de proximité avec les habitants de sa localité, on a encore de beaux moments de rencontres artistiques et humaines à vivre sur les dix ans à venir.

 

Propos recueillis par Eric Rakotonirina.

Suivre l’EMB Sannois : www.emb-sannois.org

Facebook : https://fr-fr.facebook.com/emb.sannois

 

PLAYLIST ESPRIT MUSIQUE X EMB SANNOIS :

 

   

Logo Twitter